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ll n’y a pas trace de Moïse ou de l’Exode dans l’Histoire


Une grande partie de la Bible est légendaire
Trois articles du Nouvel Observateur de juillet 2002, dont le premier est un entretien avec Israël Finkelstein, directeur de l’Institut d’Archéologie de l’Université de Tel-Aviv et auteur de La Bible dévoilée.

Celui-ci révèle que selon leurs recherches, l'essentiel de l'Ancien testament aurait été écrit au 7e siècle avant Jésus-Christ, pendant le règne du roi Josias.

D'autres part, ces recherches révéleraient que ce qui est considéré comme un récits de faits concrets par essentiellement 3 grandes religions monothéïste est plutôt probablement une création, une fiction, où la chronologie des faits est un peu bardassée. Ainsi par exemple, le récit d’Abraham conduisant une caravane de chameaux correspondrait à la description des caravanes utilisées seulement des siècles plus tard, sous l’empire assyrien. Selon ces recherches, les royaumes grandioses de Salomon et David (quelque 1000 ans avant Jésus-Christ) n'auraient été que de petits royaumes provinciaux, et ces 2 souverains plutôt des roitelets d'un État-cité, Jérusalem, plutôt misérable dont la population était illetrée. M. Finkelstein note d'ailleurs que l'archéologie moderne n'enlève rien à la force de la Bible, qu'elle montre au contraire "le génie et la force de cette création littéraire et spirituelle unique".

Ces 3 articles tirés du Nouvel Observateur peuvent être lus comme offrant un nouvel éclairage sur le conflit actuel sévissant au Moyen-Orient. Mais comme le note Le Nouvel Observateur dans le troisième article, il est hasardeux, et même dangereux de justifier une quelconque revendication territoriale palestinienne par ces nouveaux travaux archéologiques. L'état actuel d'Israël a été créé par une résolution de l'ONU en 1947, et toute découverte sur qui occupait ou pas ces terres il y a 500 ans ou 1000 ans n'aiderait en rien à résoudre ce conflit.

Et pourtant... Au Canada, entre autres, ne se base-t-on pas sur la tradition pour prouver que telle nation autochtone occupait bel et bien, ou pas, un territoire donné (avant l'arrivée des blancs) afin de définir leurs droits sur ces territoires? Mais il est important de rappeler ici que ces droits restent très limités.

La Terre n'a eu de cesse de voir des conquérants, des vaincus, puis d'autres conquérants déferler sur sa surface. Il n'y a de solutions aux conflits de territoires qu'en la négociation, la tolérance, l'ouverture, le partage, et en la nécessité d'assumer les constats actuels.
La rédaction
Le site ovale



Le Nouvel Observateur N° 1967
18 juillet 2002

Un entretien avec Israël Finkelstein

«Une grande partie de la Bible est légendaire»

ll n’y a pas trace de Moïse ou de l’Exode dans l’Histoire, le royaume de Salomon était minuscule, le voyage d’Abraham est fictif : le directeur de l’Institut d’Archéologie de Tel-Aviv remet en question les croyances les mieux établies.



De notre correspondant Victor Cygielman

Le Nouvel Observateur– Vous dirigez l’Institut d’Archéologie de l’université de Tel-Aviv. La recherche et les fouilles, surtout à Megiddo (Israël). Qu’y a-t-il de neuf dans votre démarche d’archéologue?

Israël Finkelstein. – L’archéologie biblique classique était dominée par le récit de la Bible. Le texte se trouvait au centre des préoccupations de mes prédécesseurs, qu’ils le tiennent ou non pour sacré. Les fouilles devaient illustrer, confirmer l’histoire rapportée par la Bible. Jusqu’aux années1960, pas un archéologue ne doutait de l’historicité des pérégrinations des patriarches. Il s’agissait seulement de savoir quelles trouvailles archéologiques confirmaient le mieux l’épisode décrit dans la Bible. Nous avons radicalement changé d’approche. L’archéologie se trouve désormais au centre du débat. Après seulement, l’archéologue se tourne vers la source biblique et essaie de voir dans quelle mesure les deux témoignages correspondent.

N. O. – Voilà une première différence essentielle. Y en a-t-il d’autres?

Finkelstein. – La seconde est encore plus importante. La plupart des chercheurs ont étudié l’histoire des Hébreux, des Israélites, en s’appuyant sur la chronologie biblique: la période des patriarches, l’arrivée en Egypte puis l’Exode, la conquête du pays de Canaan (la Terre promise), l’établissement dans le pays, les Juges et enfin l’époque des royaumes d’Israël et de Juda. Nous faisons le chemin inverse: du plus récent au plus ancien. Nous nous efforçons de regarder l’histoire des anciens Hébreux vivant en Israël en partant du point de vue de ceux qui ont écrit cette histoire ancienne bien plus tard. Les fouilles ont permis de connaître les conditions de vie des gens de l’époque. A partir de là, on peut essayer de comprendre pourquoi et comment ils ont écrit telle ou telle partie du texte.

O. – Quels sont vos résultats?

Finkelstein. – D’abord que le texte a très probablement été rédigé vers la fin du royaume de Juda, sous le roi Josias, c’est-à-dire au VIIe siècle avant Jésus-Christ, et complété pendant l’exil à Babylone et le retour en Israël sous Cyrus, au VIe siècle. Ensuite, qu’une grande partie de la Bible est légendaire. Sur la base de témoignages extra-bibliques, par exemple en s’appuyant sur des textes assyriens ou sur une stèle relatant la victoire d’un pharaon sur le peuple d’Israël, nous savons, et pas d’aujourd’hui, qu’on ne peut prendre à la lettre le récit biblique. Cela vaut pour le voyage d’Abraham d’Ur (en Mésopotamie) vers la Terre promise, pour la conquête triomphale du pays de Canaan, pour l’Exode d’Egypte, etc. Mais nous ne pensons pas non plus que les auteurs du récit biblique aient inventé cette histoire de toutes pièces.

O. – Pourquoi pas?

Finkelstein. – Parce qu’une invention pure et simple n’aurait pas été crédible. L’histoire sert toujours une idéologie. Les textes écrits au VIIe siècle avant Jésus-Christ, sous le roi Josias, devaient justifier ses conquêtes qui agrandissaient le royaume de Juda. Pour être crus, ces textes, bien qu’écrits bien plus tard que les événements relatés, devaient être fondés sur les souvenirs de faits réels, même transformés, anoblis par la patine du temps. Ils devaient s’appuyer sur des mythes bâtis autour de héros anciens, transmis oralement, de génération en génération.

O. – Quel était le projet politique que la Bible devait justifier?

I. Finkelstein. – Nous lisons dans la Bible que le roi Josias avait ordonné une rénovation du Temple. A cette occasion, un grand prêtre trouva, par hasard, un ancien manuscrit traitant de l’époque des rois David et Salomon. Or nous sommes au VIIesiècle avant Jésus-Christ et le «manuscrit retrouvé» traite d’événements survenus aux XIe et Xesiècles avant J.-C. Que s’était-il passé? En nous fondant sur les dernières fouilles et aussi sur des témoignages extra-bibliques, tels d’anciens documents assyriens d’époque, on arrive aux conclusions suivantes: le roi Josias voulait étendre la domination de Juda vers le nord, où le royaume d’Israël n’existait plus et où l’influence de l’empire assyrien avait reculé. L’Egypte, le grand empire du Sud, était absorbé par des problèmes internes. Le moment était opportun pour les projets du roi Josias. Il entendait aussi consolider son pouvoir, restaurer la centralité de la capitale, Jérusalem, et l’unicité du Temple de Jérusalem, qu’il entreprit de rénover. Pour justifier les conquêtes du roi et sa théologie, l’idéologie régnante, pouvait-on trouver mieux que le précédent des formidables conquêtes de David et des splendeurs du pays sous Salomon, relatées dans un vieux texte miraculeusement «retrouvé»?

N. O. – Les royaumes de David et de Salomon ont-ils réellement existé?

I. Finkelstein. – Pas comme ils sont présentés dans la Bible. Les dernières découvertes archéologiques nous apprennent que David et Salomon étaient plutôt les roitelets d’un Etat-cité, Jérusalem, qui était à l’époque une ville assez misérable, située sur une colline, entourée de villages. La population était clairsemée et, dans l’ensemble, illettrée.

N. O. – Pourquoi est-ce dans le petit royaume de Juda qu’on a écrit ces textes extraordinaires, alors que les empires assyrien, babylonien ou égyptien, qui avaient développé une civilisation raffinée, n’ont rien produit de comparable?

I. Finkelstein. – Effectivement, c’est une chose fascinante. Ce récit se trouve à la fondation des trois religions monothéistes, alors que les auteurs ont grandi dans un minuscule royaume provincial, où une population peu nombreuse menait une vie précaire. L’exploit est d’autant plus remarquable que l’Ancien Testament comprend à la fois des éléments d’histoire, des légendes, des mythes, mais aussi un code légal ainsi que des prescriptions sociales et des exhortations éthiques, dont les enseignements ont influencé une grande partie de l’humanité, pendant des siècles.

N. O . – S’agissait-il d’une nouvelle manière de voir la vie en société?

I. Finkelstein. – Nous le pensons. Prenez ce remarquable fragment de poterie trouvé, en 1960, au sud de Tel-Aviv dans les ruines d’une ancienne forteresse. Sur ce fragment, daté de la fin du VIIe siècle avant J.-C., un travailleur avait écrit en hébreu, à l’encre noire, une plainte contre son supérieur direct, plainte adressée au commandant de la garnison. L’homme demandait justice, contre un autre homme, au nom de la Loi. Le geste était révolutionnaire pour l’époque. La région ne connaissait pas les droits de l’individu. Les gens s’appuyaient uniquement sur la force du clan pour garantir les droits de ses membres. C’est probablement la preuve archéologique la plus ancienne de la nouvelle attitude. Pour la première fois, on évoque les nouveaux droits accordés à individu par les lois du Deutéronome, rédigées sans doute sous le roi Josias.

N. O. – Pouvez-vous nous donner d’autres exemples?

I. Finkelstein. – Nous savons maintenant que la conquête du pays de Canaan ne fut pas le blitzkrieg décrit dans la Bible, mais la longue et pénible migration de tribus sémitiques qui mettront un siècle à s’établir dans ce qui deviendra la Terre promise. Les ossements de chameaux retrouvés nous ont montré que le récit d’Abraham conduisant une caravane de chameaux correspond à la description des caravanes utilisées seulement des siècles plus tard, sous l’empire assyrien.

N. O . – Vous remettez en question l’exactitude du récit biblique qui, pour des millions de croyants, est la vérité révélée et donc intouchable. N’êtes-vous pas attaqué en Israël?

I. Finkelstein. – Les milieux religieux m’ignorent. L’étude critique de la Bible ne les intéresse pas. Ils s’en tiennent au texte, un point c’est tout. En revanche, ce que j’appellerais les vieux sionistes, ceux qui ont vécu la fondation de l’Etat d’Israël, sont scandalisés par notre approche. Pour eux, l’archéologie doit – comme du temps d’Igal Yadin, le chef de l’école archéologique classique – apporter des preuves du récit biblique, jamais le contredire ou le mettre en doute. Ils ont tort. L’archéologie moderne n’affaiblit pas le message de la Bible. Au contraire, elle montre le génie et la force de cette création littéraire et spirituelle unique.

Propos recueillis par VICTOR CYGIELMAN (*) «La Bible dévoilée», écrit en collaboration avec l’archéologue américain Neil Asher Silberman, vient de paraître en français (juillet 2002), aux Editions Bayard.





La réponse d’un rabbin libéral
« Déductions hasardeuses »

On connaît l’anecdote de l’archéologue qui affirme doctement qu’on a trouvé des preuves de ce que la télégraphie sans fil existait déjà à l’époque romaine. Lesquelles, lui demande-t-on avidement? Eh bien, on a fait des fouilles et on n’a pas trouvé de fils! ...

Je ne voudrais pas ridiculiser les découvertes de la «nouvelle archéologie» représentée par Israël Finkelstein, directeur de l’Institut d’Archéologie de Tel-Aviv, mais seulement remarquer que les déductions qu’il fait de ses travaux sont pour le moins inconsistantes.

Soucieux de ne pas utiliser la Bible comme guide des recherches archéologiques, mais les recherches comme confirmation ou infirmation de la Bible, il en vient à infléchir le récit biblique pour étayer ses thèses. Ainsi, dans l’interview accordée à Victor Cygielman, il prétend se livrer à une psychanalyse sauvage des états d’âme du roi de Juda, Josias (640-609 av. J-C.). Selon lui, le manuscrit découvert lors de la réfection du Temple serait un document traitant de l’époque des rois David (1010-970 av. J.-C.) et Salomon (970-931 av. J.-C.). Or nous lisons: «Le grand prêtre Hilkiyahou dit au secrétaire Shafane: j’ai trouvé le livre de la Loi (séfer hatora) dans le Temple de l’Éternel.»

Tous les commentateurs juifs et chrétiens s’accordent à dire qu’il s’agissait probablement d’une copie du Deutéronome, cinquième livre de la loi de Moïse. D’où M. Finkelstein tire-t-il que ce rouleau servira à justifier des prétendues conquêtes de Josias dont aucun texte biblique ne parle par ailleurs?

Quelques remarques s’imposent : L’historicité du récit biblique est loin de représenter l’intérêt majeur de ce livre aux yeux des croyants. L’absence de preuves ne prouve rien: que les personnages d’Abraham, de Moïse ou de Jésus n’aient laissé aucune trace archéologique n’ôte rien à la valeur des spiritualités et religions bâties sur le récit de leurs vies.

Les découvertes des «nouveaux archéologues» semblent arriver à point nommé pour rabattre les prétentions territoriales de certains nationalistes religieux. Tant mieux! Mais on ne les a pas attendues pour entendre la voix d’Itzhak Rabin mettre en garde ces nationalistes contre l’utilisation de la Bible comme un cadastre! L’objectif «deux peuples, deux Etats» pourra être atteint, nous l’espérons, autrement qu’en revisitant l’histoire biblique par des allégations hasardeuses.
D. F. (*) Rabbin du Mouvement juif libéral de France.
Daniel Fahri*



Le mauvais usage du savoir
L’archéologie contre Israël?

Les sujets discutés dans «la Bible dévoilée» touchent à l’actualité brûlante. Le conflit qui oppose les Palestiniens aux Israéliens a donné naissance à un débat où l’occupation des territoires conquis en juin1967 n’est pas seule en cause. C’est la légitimité même de l’Etat d’Israël qu’on tente d’attaquer en s’appuyant – à leur corps défendant – sur les travaux de ceux qu’on pourrait appeler les «nouveaux archéologues», qui feraient suite à ceux des «nouveaux historiens».

Le récit biblique, dit-on, est remis en question, de l’histoire des patriarches à la construction du Temple par le roi Salomon. Donc la thèse sioniste selon laquelle les juifs ont fondé leur Etat sur la terre de leurs ancêtres ne tient plus. Les archéologues n’ont trouvé de trace ni des ruines du Temple détruit, ni des splendeurs du royaume de Salomon, ni de bien d’autres choses.

Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman ne réduisent en rien l’histoire ancienne du peuple juif à une simple légende. Les royaumes de David et Salomon, par exemple, ont bel et bien existé, bien que leur puissance et leur importance aient été beaucoup plus modestes que celles décrites dans la Bible. De nombreuses références extra-bibliques l’attestent.

Et quand bien même le récit biblique n’aurait aucune base réelle, ne serait qu’une pure fabrication de l’esprit, cela ne changerait rien à l’attachement du peuple juif à ce petit bout de terre appelé en hébreu Eretz-Israël (le pays d’Israël) et en arabe Falastine. Même en partie mythique, l’histoire contée par la Bible est devenue, au cours des siècles, une référence unificatrice pour le peuple juif. Peu importe, au fond, que ses ancêtres soient réels ou imaginaires. La force, le rayonnement d’un mythe national n’ont pas besoin de «preuves» pour nourrir la dynamique de la renaissance nationale d’un peuple. D’autant que la légitimité d’Israël est principalement juridique. En votant pour le partage de la Palestine sous mandat britannique en deux Etats, un juif et un arabe, le 29novembre 1947, l’Assemblée générale de l’ONU a reconnu l’attachement du peuple juif à la terre de ses ancêtres, exprimé par la reconstruction sioniste d’une vie nationale juive en Eretz-Israël. La légitimité internationale de l’Etat d’Israël, comme celle du futur Etat palestinien, découle de cette résolution de l’ONU.

Utiliser les travaux de l’archéologie moderne pour «prouver» l’absence des liens historiques des juifs avec le pays où vécurent les anciens Hébreux, leurs ancêtres, en vue de justifier des revendications palestiniennes sur l’ensemble du territoire contesté est un exercice à la fois futile et dangereux. Futile, parce que ce type d’arguments ne convainc que les convaincus. Dangereux, parce que ces thèses pseudo-scientifiques ne servent, in fine, qu’à resserrer les rangs des Israéliens autour de Sharon. Le Premier ministre israélien répète sans cesse qu’il ne défend pas seulement les implantations juives en Cisjordanie et Gaza, mais qu’il se bat pour «la maison d’Israël», contre l’ennemi palestinien, qui dénie à l’Etat juif le droit de vie et cherche à le détruire. La polémique le sert.
Le Nouvel Observateur

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